Depuis plus d’une dizaine d’années l’IFMAN Co a beaucoup développé, en parallèle à son activité de formation classique (module de 3 à 6 jours), le travail de formation-accompagnement d’équipe en analyse des pratiques. Il s’agit la plupart du temps de la mise en place d’espaces d’"analyse de pratique" que nous animons à la demande d’institutions intervenant dans différents champs : sanitaire et social, médico-social et plus rarement de l’éducation. 

A l’IFMAN Co, nous avons défini trois dimensions possibles dans ces espaces d’accompagnement d’équipe : 

- soit espace de parole, c’est à dire espace d’échange pour déposer le vécu émotionnel et prendre du recul sur les situations vécues, 

- soit analyse des pratiques professionnelles, c’est à dire mise en œuvre d’un travail en intelligence collective, par le biais des situations que fournissent les participants, visant à l'amélioration des pratiques professionnelles, individuelles et collectives 

- soit régulation, c’est à dire, lorsque des conflits entre les professionnels apparaissent et peuvent être mis au travail, la mise en place d’échanges internes à l’équipe afin d’entendre les différents points de vue et d’essayer d’apaiser les tensions. 

La majeure partie du temps ces trois dimensions s’articulent selon les besoins du groupe et s’équilibrent. Les équipes en ressortent soulagées, dynamisées, remotivées, sécurisées, confortées. 

 

LA FORMATION-ACCOMPAGNEMENT D’ÉQUIPE EN ANALYSE DES PRATIQUES A L’ÉPREUVE DE LA CRISE SANITAIRE 

L’année 2020 a été marquée par le premier confinement, puis par un second et un troisième en 2021, qui ont mis à rudes épreuves de nombreuses institutions. Entre travail en demi-équipe, télétravail, arrêts maladies des professionnels, usagers malades, voire cluster, le contexte sanitaire a souvent conduit à l’annulation, au report ou à l’étiolement des espaces d’accompagnement d’équipe. 

Les intervenants de l’IFMAN Co ont alors expérimenté bien des formules pour s’adapter : analyse des pratiques en distanciel, en présentiel par demi-groupe, groupe de paroles en plein air, demi-équipe en présentiel et reste de l’équipe en visioconférence projetée sur un écran ou bien une ou deux personnes en visioconférence chez elles… Ce fut une période féconde en termes de recherche de solutions, parfois confuses, souvent riches humainement, parfois drôles aussi : des travailleurs à domicile qui jonglent entre l’enfant à garder, les apparitions d’animaux domestiques à l’écran, les connexions erratiques et l’improvisation technologique sur des outils mal connus. 

En milieu d’année 2021, nous avons retrouvé avec soulagement la majorité des équipes complètes en "présentiel" mais avec la difficulté du masque. Animer un espace d’échange basé sur la parole quand celle-ci est atténuée par une barrière de tissu, ce n’est pas rien. A priori 80 % du non-verbal passe par le bas du visage : comment espérer un "accordage relationnel" des participants lorsque d’emblée leurs émotions ne sont pas clairement lisibles et visibles ? Là encore, il a fallu inventer à nouveau :  renforcer les dispositifs de reformulations, insister sur l’attention portée à chacun...

 

LA FORMATION-ACCOMPAGNEMENT D’ÉQUIPE EN ANALYSE DES PRATIQUES POUR METTRE EN MOT LES TRAUMAS ET LES PEURS 

La crise sanitaire est profondément inégalitaire dans ses impacts. Pour certains professionnels, le confinement fut une pause presque joyeuse de retrouvailles en famille et de jardinage paisible. Pour d’autres, les deux dernières années sont le souvenir d’une période douloureuse, de coupure sociale où l’ensemble des activités (artistiques, culturelles, sportives, associatives et militantes) ont été tout simplement suspendues. 

Nombreux sont ceux qui n’ont jamais vraiment arrêté de travailler car jugés "essentiels" : soignants, équipe de la protection de l’enfance, travailleurs sociaux. Ceux-là ont été exposés au risque d’être contaminés et de contaminer ensuite leur famille. Les espaces d’accompagnement d’équipe ont alors permis, a posteriori, de déposer les malaises accumulés, les souffrances, les révoltes et les angoisses qui demeuraient. Ils ont aussi permis de réguler des tensions dans des équipes dont une partie avait utilisé un droit de retrait, et une autre avait accepté de "rester au front". Prise de risque inconsidérée pour les uns, devoir professionnel pour les autres, nos dispositifs ont permis à ces équipes de dépasser les clivages et les malentendus… 

Ces espaces que nous avons animés dans les institutions dès que possible, ont aidé les équipes à échanger sur le difficile "vivre ensemble" en période de crise sanitaire, entre ceux qui ne s’inquiétaient guère du virus et espéraient le retour de la convivialité et ceux qui restaient très prudents car dans l’inquiétude pour un proche plus fragile. Concrètement, la "distanciation sociale" n’a guère contribué à des relations apaisées. 

En effet, elle vient perturber la communication quotidienne qui s’appuie sur la spontanéité des pratiques de dialogue : donner de micro-gestes d’encouragement, partager un café, offrir du réconfort, sortir des routines… Tout cela s’est vu interdit ou limité pour suivre les protocoles. C’est toute la coopération institutionnelle qui a ainsi été altérée. Une partie de cette coopération repose habituellement sur le simple principe de côtoiement et de tolérance mutuelle, sur la conversation professionnelle vécue pendant un moment de pause, et qui permet des micro-ajustements sans lesquels l’activité vient à se gripper. 

 

LE BESOIN DE FAIRE COLLECTIF 

S’il fallait tirer un bilan sur la plus-value de nos espaces de formation-accompagnement d’équipe durant cette période, il serait dans la satisfaction de faire/refaire(enfin) collectif. Dans de nombreuses institutions, la règle des "pas plus de 6 personnes dans une pièce" a empêché les réunions d’équipe en présentiel (obligeant à se réunir en visioconférence). Cette distanciation dans les espaces professionnels s’est mise en place dans une période où surgissaient régulièrement de nouveaux protocoles, avec leur lot de questions éthiques. 

Afin de respecter les protocoles sanitaires, des usagers ont été parfois isolés, voire enfermés, d’autres ont vu une diminution, voire un arrêt, de leurs espaces de soins psychologiques. Ce fut aussi l’occasion de ruptures d’accompagnement de parcours de réinsertion, d’apprentissage, de projets professionnels. Les professionnels du secteur ont dû réinventer leurs pratiques. Nous avons parfois eu la surprise, en tant qu’intervenants extérieurs, de constater que nos espaces (quand ils étaient maintenus) étaient les rares, voire uniques, endroits où les salariés pouvaient se retrouver et pouvaient ainsi nommer des ressentis, prendre le temps de s’accorder sur des manières de faire, ou donner à entendre les raisons de tels choix, de tels changements, ou de tels refus d’appliquer une part de protocole au nom de la clinique et de l’éthique.

 

DES ÉQUIPES DE DIRECTION EN APNÉE 

Quant aux équipes de direction, qui nous ont sollicitées, nous avons pu constater qu’en termes de bouleversement, elles n’ont pas été épargnées. A tous les niveaux, il a fallu mettre en place des espaces d’accompagnement, à la fois pour aider chacun à déposer, prendre du recul sur son vécu, mais aussi pour prévenir l’inévitable épuisement lié aux situations exceptionnelles. Là encore les pratiques de facilitation de l’IFMAN Co ont permis à certaines équipes d’inviter leurs cadres le temps d’un espace commun, afin de renouer, de retisser le lien, de mettre des mots sur ce qui avait été traversé. 

Pour autant, les équipes de direction restent le parent pauvre de l’accompagnement d’équipe. Les cadres de direction et cadres intermédiaires n’ont parfois pas d’espaces propres d’accompagnement, espaces pourtant indispensables à la prise de recul (notamment en période difficile). Ils ont également plus souvent été contraints au télétravail, et aux outils de travail à distance. Au final, tout cela a un prix en termes de distanciation par rapport au terrain et donc en termes de travail en coopération. Par ailleurs les cadres, classiquement pris entre les nécessités du terrain et les exigences de la hiérarchie (notamment pour répondre aux administrations de tutelles) ont parfois dû gérer des situations très complexes, faisant face aux manques de moyens humains notamment avec des professionnels en arrêt maladie. 

 

Nous sommes désormais en 2022 et deux années ont passé. Quel retour, quel regard sur les nouvelles pratiques mise en place, les impacts sur la coopération globale (positifs comme négatif), et quel avenir pour nos espaces face aux soubresauts des contaminations ? 

Durant la crise sanitaire, les espaces de formation-accompagnement d’équipe ont pu être ponctuellement des espaces de parole. Ils furent nécessaires car ils ont contribué à "désencombrer", puis à revitaliser. Cela a été possible grâce à deux conditions réunies : d’une part, que la relation entre l’intervenant et l’équipe de direction soit fluide, d’autre part, que la direction soit au courant de ce qui se produisait (et non de ce qui se disait) et le valide, sans chercher à en reprendre le contrôle, sans vouloir "mettre un couvercle" sur l’inconfort ou les tensions des professionnels. 

Il est désormais temps de redonner pleinement sens à ces espaces : des lieux pour penser les pratiques, pour envisager l’accompagnement du public dans une optique de bientraitance, pour dialoguer entre collègues, y compris sur des points qui font conflits. C’est ce à quoi nous allons œuvrer dans les mois à venir. 

Johann LACHEVRE, IFMAN Nord-Ouest, Janvier 2022  

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