Le constat

Après 20 ans d’expérience dans la régulation des conflits, l’IFMAN fait le constat que la dimension corporelle est insuffisamment prise en compte dans les formations « faire face à l’agressivité » ou « faire face à l’instant d’affrontement ». Mais comment l’intégrer sans tomber dans des formations à la contention ou à la pratique des arts martiaux pour permettre à des professionnels de se défendre ou d’immobiliser un agresseur ? En effet, ces formations ne correspondent pas à ce que nous défendons tant en termes éthiques que pédagogiques. 

Il ne s’agit pas de nier que les établissements à caractères sociaux (MECS, ITEP, IME, IMpro, CHRS, Foyers, CEF, CER, etc…) vivent des affrontements physiques. Toutefois, lors des formations ou analyses de pratique que nous encadrons, les réponses des équipes éducatives nous ont quelque fois semblées inappropriées ou incomplètes. Les professionnels méconnaissent parfois ce qu’ils peuvent induire au moment de la confrontation, alors que paradoxalement ils ont à cœur de réduire les tensions. 

Dès lors, comment travailler cette question corporelle en l’inscrivant dans la dynamique de la régulation non-violente du conflit ? Comment offrir un savoir-faire qui permette aux professionnels de vivre cette confrontation, en y étant pleinement engagés physiquement mais sans basculer dans la violence ou dans le mimétisme ? 

Le regard et la posture portent les premiers messages 

Travailler cette question en formation, c’est travailler sur le corps. Le savoir-faire de l’IFMAN passe par l’expérience des formateurs. Certains se sont engagés dans cette voie par le passage par l’Aïkido, d’autres par la pratique des arts du cirque, et de l’acrobatie en particulier. Dans chacun de ces domaines, il y a le passage au « corps à corps », non dans l’optique de détruire, ou de briser, mais dans une recherche d’harmonie, de coopération, ou tout du moins de bienveillance mutuelle et de limites posées. 

La formation sur la confrontation passe donc par de nombreux exercices, et commencent par le regard et la posture. En effet la plupart des affrontements débutent sur des motifs banals : un jeune en retard, un refus de rentrer ou de sortir, un portable allumé, une parole un peu vive ou une provocation. La tension générée par la transgression amène souvent une réponse rapide, quasi réflexive dans la posture du garant : son corps, son regard, vont signifier à celui qui transgresse « je te vois, et ce que tu fais ne me convient pas »… Il est important d’être conscient de cette attitude, car si jamais personne n’a le sentiment d’agresser l’autre, il n’empêche que les deux interlocuteurs sont déjà dans ce processus de ressentis mutuels « tu m’agresses par ton attitude ». Le garant se sent agressé par la transgression qui va le conduire à se mettre en énergie, à se confronter à une résistance, à se sentir remis en question, à justifier une règle qu’il ne cautionne peut-être pas entièrement. Le transgresseur se sent agressé car il se sent remis en question dans sa façon d’être, exclu et non-reconnu par le garant, « non-conforme ». Il peut alors s’imaginer « non-aimable », et en fonction de sa personnalité, son agressivité peut déjà plus ou moins s’éveiller. Sur un simple échange de regard, tous les ingrédients du duel sont déjà en place. Si un professionnel n’est pas conscient de sa posture, comment peut-il éviter l’escalade ? 

La suite du stage passe par la question du relâchement. Quelle est l’intention du garant du cadre quand il intervient ? Inconsciemment, cette intention sculpte son attitude corporelle. S’il est agacé, si l’autre devient un « problème », son regard, sa posture vont immédiatement annoncer son intention de rentrer dans un rapport de force. Le passif de la relation (tous les moments d’affrontements déjà vécus) peut aussi déterminer un scénario déjà vécu auparavant, dans lequel il serait si simple de se couler. Le garant peut imaginer que « l’autre me provoque encore, c’est sa faute ! » Comment renvoyer un message de paix ? Voir celui qui transgresse comme quelqu’un qui se différencie, qui a besoin d’être reconnu dans son particularisme, peut permettre de l’identifier comme un partenaire avec qui il est possible de négocier. L’approche du garant sera plus relâchée, un sourire, un regard confiant vont modifier d’emblée le rapport de force qui s’annonce, et rassurer le jeune sur la capacité de l’éducateur à éviter la crise. 

Le choix de « calmer le jeu » 

Oui, à l’IFMAN, nous défendons le choix de « calmer le jeu ». Si la compétence des éducateurs à vivre l’affrontement physique est bien réelle, nous les mettons au défi de chercher l’alternative à cette confrontation. Le duel, c’est la base première de la guerre. L’autre me convoque. Ai-je le désir d’en découdre ? Y suis-je prêt, entraîné ? Jusqu’où ai-je le désir d’aller ? Jusqu’à la victoire ? Mais que vais-je « gagner » ? Dans une relation éducative, qu’est-ce que je souhaite ? L’autre me demande un duel, mais suis-je là pour satisfaire son désir ? S’il n’a connu que le duel, et si le duel, la violence sont les seuls outils dont il dispose, est-ce que je lui rends service en allant à l’affrontement « violemment » ? Comment lui proposer de vivre le conflit en se respectant mutuellement, comment se toucher, se reconnaître, sans se blesser ? Rentrer en dialogue, fermement si nécessaire, mais courtoisement, est la première base de la confrontation. 

Dans un processus de négociation (et la confrontation, le rapport de force est un processus de négociation, d’échange, entre don et contre-don), il y a nécessité à être simplement présent. En fonction de l’enjeu, l’autre me met plus ou moins au défi de signifier ma présence au monde, de justifier ma légitimité à lui redire le cadre, à exister. Dans un dialogue, il y a les mots que je lui adresse ; il y a aussi toutes les informations que je lui transmets de manière « non-verbale » par le ton de ma voix, ma posture, mes expressions de visage, mon regard, ma respiration. S’engager dans la confrontation, c’est oser s’approcher, toucher si nécessaire, et reculer quand l’autre me signifie « pas plus loin ». Comment proposer une attitude qui dirait consciemment ou inconsciemment « je suis là, je défends mon territoire, je veux te faire reculer, mais j’accepterais le statu quo, je ne veux pas t’agresser, mais je refuse de me laisser agresser, non, je n’ai pas envie de tout te laisser faire, mais je suis prêt à discuter » ? Comment concilier fermeté et bienveillance, apaisement et combativité ? 

Trouver la sortie honorable

Dans une confrontation, le danger est « la montée aux extrêmes » : un jeune écoute de la musique à table, le garant du cadre vient pour lui demander d’arrêter, il lui annonce qu’il va le confisquer si ça continue. Le jeune est provocateur, puis finit par arrêter et le range dans sa poche : le garant du cadre n’identifie pas que le jeune propose une sortie honorable (« tu as gagné, mais j’ai sauvé la face en résistant le plus longtemps possible »). L’adulte exige le portable, essaye de l’arracher au jeune qui se débat… Une franche bagarre s’ensuit. 

Voilà l’exemple type d’un instant de crise où le garant perd de vue son objectif premier. La sortie honorable, c’est ce moment où il est possible de se quitter sans trop se blesser, en reportant le conflit. Une sortie honorable, c’est le « gagnant/gagnant », « j’obtiens ce que je veux, mais tu sauves la face », ou « tu obtiens ce que tu veux, mais je sauve la face ». Plutôt que de rentrer dans un rapport de force stérile, un affrontement physique qui va déclencher une crise émotionnelle dans le groupe, il vaut parfois mieux lâcher prise : se quitter en annonçant des choix. « Oui, j’accepte de lâcher et je t’explicite mes réponses. Mais sache que nous allons nous revoir et que tu devras assumer demain tes choix présents. Nous (les garants) sommes en capacité de te sanctionner. » 

Être garant du cadre, c’est accepter cet incroyable défi : « je suis moi en tant que personne, mais j’incarne aussi le tiers moral, la loi, la règle. » C’est avoir la capacité de recul nécessaire pour accepter que ce qui nous traverse (« je me sens agressé ») n’appelle pas immédiatement justice ! La justice prend le temps d’analyser, de comprendre, de donner des circonstances atténuantes, et si elle écoute la perception de la victime, elle entend aussi les intentions de l’auteur et ne sanctionne pas systématiquement. Si je rappelle la règle et que la personne en face de moi ne me reconnaît pas dans mon autorité, du moins n’obéit pas immédiatement, suis-je vraiment « victime » ? Ne suis-je pas simplement interpellé dans ma fonction à devoir redire, ré-expliciter, réexpliquer la règle, le sens qu’elle a pour moi, l’autre, le groupe ? 

Si je suis trop dans l’émotion, si plutôt que d’apaiser le moment de tension, je ne pense qu’à « casser l’autre », le punir dans le sens de « châtier » pour le soumettre, et qu’il arrête, n’est-ce pas le signe qu’il est temps pour moi de passer le relais à un collègue ? Le groupe m’observe. Comment garantir l’arbitrage et sortir de l’arbitraire, processus profondément violent qui réveille la sensation d’injustice, d’impuissance, et qui n’appelle que la loi du plus fort ? 

Deux orientations possibles 

Jusqu’à présent le retour d’expérience sur cette nouvelle formation est extrêmement positif et l’enthousiasme des stagiaires nous invite à poursuivre dans cette voie. Il y a bien sûr toutes les résistances initiales, entre ceux qui s’inquiètent d’une pratique « martiale », ceux qui d’emblée refusent d’aller explorer le simple contact physique ou ceux dont la peur de l’agression est telle qu’ils n’acceptent de travailler que sur les cas extrêmes (« Et si le jeune sort un couteau ? »). Parfois, une simple rencontre préalable permet un début de stage serein et une mise en route rapide. Cibler les attentes du groupe est important pour définir l’orientation du stage en cohérence avec le projet de formation mis en place par l’établissement. 

La première orientation, c’est d’inviter une équipe éducative à réinvestir le rapport corporel. Habitués à des jeunes plutôt respectueux du cadre, des éducateurs sont soudain confrontés à de nouveaux arrivants qui n’hésitent pas à agresser physiquement, que ce soit les autres jeunes ou les équipes. Dans ces moments le discours éducatif seul ne suffit pas (redire et re-redire l’interdit ou poser une sanction). Les équipes tombent parfois dans le mimétisme, et révoltés par ces comportements qu’ils trouvent intolérables, ils vont parfois passer à l’acte : la spirale de la violence est alors enclenchée. Avec ces équipes, il s’agit de réaffirmer l’autorité en passant par un travail sur la posture physique. Ces équipes ont aussi besoin d’être rassurées et de se protéger. Un travail sur l’esquive, le dégagement, les sécurise. Et bien sûr, l’IFMAN réaffirme l’interdit : non, une gifle n’est jamais anodine ; non, l’agression du jeune ne justifie pas qu’il soit à son tour frappé, bousculé ou jeté au sol, surtout quand l’adulte a largement la capacité physique de le contenir. Et si cet interdit demeure, que proposer dans la dimension physique ? Quels jeux, exercices, espaces possibles pour permettre aux jeunes de vivre la dimension physique dans l’établissement, sans l’investir dans l’agression ? 

La seconde orientation, c’est de proposer à des équipes qui ont investi le champ corporel de prendre du recul. Pour certains professionnels, mettre un jeune au sol, plaquer, faire une clé de bras, appliquer une contention, « ça fait partie du boulot ». Devenue une pratique «normalisée», ces postures n’en sont pas moins questionnantes vues de l’extérieur : quel apprentissage du vivre-ensemble est proposé là ? Quelle mode de régulation du conflit est à l’œuvre ? Sur quel projet éducatif ces éducateurs s’appuient-ils pour justifier leur positionnement ? L’IFMAN propose donc un travail corporel pour affiner les pratiques et rouvrir des alternatives qui ont peut-être été délaissées par les équipes. C’est aussi un travail personnel auquel sont invités les professionnels : que joue le professionnel pour lui-même ? Comment questionner la notion de peur, de plaisir, de puissance ou d’impuissance de celui qui administre la clé de bras, le plaquage ? Comment cela est-il vécu par les autres jeunes, par les collègues qui ne sont pas dans le même « mode » éducatif ? Comment l’équipe s’accommode-t-elle de pratiques différentes, entre les « gros bras » et ceux qui refusent d’aller au physique, soit par choix, soit par limite de compétence ? Volontairement questionnante, cette formation se veut ressourçante, non culpabilisante. Basée sur l’écoute et le non-jugement, elle alterne exercices et réflexions collectives. 

Pour conclure, des pistes de travail...

Si le recours à la contention est une extrémité, il est nécessaire de développer un panel d’autres propositions pour éviter de la systématiser. Mais si le besoin de contenance est bien là, comment le satisfaire, sans basculer dans l’affrontement ? Comment être ferme, et transmettre la bienveillance ? Comment anticiper ces situations pour les prévenir et développer dans les établissements d’autres réponses éducatives ? 

L’ensemble de ces questions s’articule autour des autres contenus de formation de l’IFMAN : elles rejoignent la question de l’autorité, elles invitent à croiser les questions de sanctions, car les transgressions répétées appellent un retour au cadre. Relire le projet éducatif, les règles de vie, se mettre en adéquation collective, travailler la participation et sortir de la consommation permet d’éviter nombre de tensions. Le conflit, le rapport de force, peuvent être une occasion de progrès, à condition de s’en saisir pour éviter la récidive. La règle n’est vivable que si elle a du sens. La cohérence de l’équipe est évidente pour sortir des spirales de la violence. L’échange et la régulation sont nécessaires dans les équipes, en lien avec les cadres. Plus ces questions seront mises en parole, plus l’accompagnement des jeunes accueillis sera de qualité. 

 

Johann Lachèvre, Ifman Nord-Ouest, février 2012

Les prochaines dates de stage sur cette thématique à retrouver ici