Au-delà des insultes, les remarques suggestives sont légion, et parfois tout aussi exaspérantes, comme le confiait cette éducatrice : « je ne peux plus manger une banane devant les jeunes ! ». Bien évidemment, cette difficulté n’est pas une surprise : des jeunes orientés en institution en raison de troubles de la socialisation renvoient beaucoup de violence. Elle est cependant particulièrement difficile à supporter. Cet article propose quelques pistes pour réagir et agir, tout en se préservant.

« Mais c’est comme ça qu’on parle, m’dame ! »

La violence est par définition ce qui peut nuire à l’autre, dans son intégrité physique, morale ou psychique. Elle aboutit à la souffrance, la négation, la destruction de l’autre. Mais qui dit que telle parole est violente ? Cette question n’est pas toujours simple, car si certaines formes de violences, notamment physiques, peuvent être objectivées, d’autres sont plus subjectives, et l’un ne va pas forcément ressentir comme violent ce que son collègue aura perçu comme tel. Nous avons bien quelques repères, mais ceux-ci sont eux-mêmes bousculés. Ainsi, les différents registres du langage (familier / familial / respectueux) tendent à disparaître, à tous les niveaux, jusqu’à un célèbre « casse-toi, pauv’con » d’un Président de la République. Des enfants ou des jeunes parlent aux adultes comme à leurs pairs, dans une liberté de langage qui laisse souvent bouche bée.

Sur le moment

Au moment où fuse l’insulte, le destinataire devient parfois rouge vif, ou bégaie, ou serre les poings… L’émotion monte vite, et l’envie de trouver une bonne répartie à la mesure de ce qui vient d’être dit fait battre le cœur ! Parfois c’est plutôt une immense déception ou une grande tristesse qui surgissent, voire un peu de dégoût… En effet, les violences verbales sexualisées (VVS) touchent particulièrement les éducateurs et autres accompagnants, car elles passent la sphère professionnelle et celle de la vie privée, pour aller toucher chacun dans son intimité. Elles peuvent également heurter de manière insupportable des valeurs, notamment sur les représentations de la femme (on parle alors de violence morale).

Cette agressivité reçue, il va bien falloir en faire quelque chose… Répondre du tac au tac sur le même mode, en dévalorisant l’autre, reviendrait à subir l’autre, à rentrer dans son jeu. Comme le dit Philippe Mérieu, il s’agit de « se mettre à leur portée, mais jamais à leur niveau, ce qui reviendrait à les mépriser ». A l’inverse, rester ouvert et accueillant si l’on est profondément touché ne permet pas de se respecter soi-même. Avant tout, il s’agit de prendre soin de soi, de reconnaître pour soi que l’on est touché, et de poser des limites à l’autre : « si tu me parles de cette manière, je ne peux pas continuer ce dialogue / cette activité avec toi ». Ainsi, une certaine agressivité (dans le sens premier : le contraire de la passivité) du destinataire est parfois nécessaire, pour que lui-même puisse trouver l’énergie d’arrêter le jeune dans ses débordements, avant que celui-ci n’aille chercher plus loin des limites.

L’enjeu dans la situation est de ne pas faire monter la mayonnaise, de trouver une issue honorable pour chacun à cette situation d’affrontement, bref d’apaiser les protagonistes.

Quand les limites sont posées et l’émotion relativement maîtrisée alors l’écoute et l’accueil sont à nouveau possibles, après si besoin une sanction.

Réagir, un peu plus tard

Quand les émotions se sont apaisées, les protagonistes de l’histoire doivent être entendus :
-    du point de vue du jeune, quelle était son intention ? S’agit-il d’une transgression volontaire du cadre, ou d’une non-maîtrise de soi ?
-    du point de vue du destinataire : quelle est sa perception ? Se sent-il blessé ?
-    du point du vue du garant du cadre : y a-t-il transgression d’une règle ?
Que se passe-t-il si l’on n’agit pas ? Inconsciemment ou consciemment, le destinataire voudra obtenir réparation, et risque de se faire réparation lui-même, ou alors son estime de soi en pâtira. L’auteur n’a pas eu de limite mise, et recommencera. Quant à la règle (pas d’insultes, ou pas de violence, ou respect réciproque), elle n’existe plus pour l’auteur comme pour le reste du groupe tant que sa transgression n’est pas sanctionnée. Parfois, mettre des limites passe en effet par la sanction.

Regardons ce qui se passe à différents points de vue…

Du point de vue de l’auteur des VVS

La première question est de comprendre l’intention de l’auteur des VVS : est-ce une provocation ? A-t-il voulu tester des limites ? Un juron lui a-t-il échappé ? Parfois l’intention n’est pas de faire violence, mais de sortir d’une situation vécue comme intenable : le jeune s’est-il auparavant senti humilié ? Exprime-t-il une colère vis-à-vis de l’institution ? C’est bien entendu un moyen peu efficace, mais peut-être est-ce le seul à sa portée à ce moment-là.
Si l’auteur est un enfant, nous nous questionnons souvent sur sa compréhension réelle du sens de l’insulte. Néanmoins, s’il n’en saisit pas toujours la signification, il sait généralement s’il profère une grave injure.

Selon l’intention perçue, qui passe nécessairement par une écoute du jeune, la réaction de l’institution sera différente : parfois il s’agira essentiellement de responsabiliser et écouter le jeune, en nommant avec lui d’autres manières d’exprimer ses émotions. D’autres fois, une réparation vis-à-vis du destinataire des VVS sera indispensable, à la fois pour que le destinataire sorte d’une position de victime (ou ne règle ses comptes par lui-même) et pour restaurer la relation entre les deux personnes. Enfin, une épreuve de retour au cadre peut être exigée ; travaux d’intérêt général, travail sur le règlement intérieur, préparation d’un exposé destiné aux autres jeunes, etc. Dans tous les cas, une sanction sera efficace si elle constitue une occasion pour le jeune de progresser dans sa compréhension et son acceptation des règles de la vie du groupe.

Du point de vue du garant du cadre

Le garant du cadre a une double fonction : d’une part, recevoir l’émotion, en évitant de dramatiser et de stigmatiser les protagonistes, et d’autre part, de garantir les règles nécessaires à la vie du groupe.
Si une règle est transgressée, alors elle n’existe plus, temporairement… et nécessite d’être confirmée pour tout le groupe. Sanctionner un contrevenant, c’est à la fois lui permettre de progresser dans l’application de la règle et la compréhension de son sens, lui permettre de réparer d’éventuels dommages et enfin réhabiliter la règle.
L’éducateur est le garant du cadre pour son groupe, mais s’il est le destinataire d’un acte violent, alors il ne fait plus tiers, et le recours à un tiers autre (chef de service ?) est nécessaire.

Ce temps de réflexion autour de la règle et sa transgression peut parfois conduire à la faire évoluer : quel sens a la règle établie ?

Du point de vue du destinataire des VVS

Les jeunes en ITEP, MECS ou autres institutions sont par définition des jeunes emplis de mal-être, qui subissent et exercent une certaine violence.

Or, ce langage débordant, vulgaire, met d’abord les professionnels dans la stupéfaction, donc mal à l’aise car il faudrait pouvoir donner une réponse, sinon c’est laisser faire. Les adultes sont touchés, au-delà de leur fonction, au-delà de leur personne, dans leur intimité. C’est enfoncer une porte de plus, c’est entrer dans leur territoire. Puis l’émotion qui vient peut conduire à mettre en place ses propres mécanismes de défense et à ne pas pouvoir écouter.

Au final, le destinataire d’une VVS doit avant tout être écouté, et obtenir réparation s’il estime que l’acte lui a fait violence. « Prendre soin des professionnels pour qu’ils puissent prendre soin des jeunes », comme le rapportait le chef de service d’un ITEP. Mais comment aider les professionnels à supporter ces violences quotidiennes ?

Un travail de fond

La violence est là, de toute façon : il s’agit de la réduire, d’en réguler les effets, d’en accepter la part que nous pouvons accepter, et cela passe par un travail de fond.

Sur la parole des jeunes : Daniel Favre (Transformer la Violence des Elèves, 2007, Dunod) a mené des expériences en collège. Des ateliers auprès de collégiens dits violents sur la communication, l’expression et la pensée non dogmatique ont conduit à diminuer de 60% leur agressivité. On rejoint la pensée de Vygostky, qui a définit deux fonctions au langage : la fonction sociale (communiquer avec les autres), et la fonction régulatrice (qui permet de contrôler ses comportements). L’émotion doit s’exprimer : si ce n’est par le langage cela se fera par les actes et le corps.

Daniel Favre définit la violence comme un ensemble de comportements résultant d’un besoin acquis de rendre l’autre faible, impuissant ou mal à l’aise pour se sentir soi-même fort, puissant et confortable. Elle très souvent associée à la dépression et l’anxiété. Les jeunes ont alors besoin de voir que l’on peut parler de ses ressentis sans pour autant s’affaiblir. En cela, une parole juste et authentique des éducateurs leur sera extrêmement précieuse.

Offrir aux jeunes des espaces d'expression

Revenons aux violences verbales sexualisées : comment offrir aux jeunes des espaces, des possibilités d’expression de leurs propres émotions et de leurs questions autour de l’amour et la sexualité ? Comment les aider à être créateurs de leur propre vie, de leur mode de relation aux autres ? Diverses institutions mettent en place des ateliers, groupes de paroles, avec en support des films, ou l’appui d’intervenants extérieurs…

Sur le regard de l’institution : concernant les débordements de langage, le risque, selon Denis Vaginay (psychologue, sexologue) est d’adopter une attitude essentiellement normative et corrective. Nous sommes, du point de vue de la sexualité, dans une société à la fois très excitante (beaucoup d’images et de paroles sexualisées sont à la portée des jeunes) et très peu permissive, d’autant plus en institution. On constate que dans les institutions les moins permissives (pas de bisous…), les VVS sont plus importantes. Comment trouver les règles les plus justes ?

Sur la réponse des professionnels : que faire de toute cette violence encaissée chaque jour ? Dans quel espace vont-ils déposer cela ? Il s’agit pour chacun de prendre ses responsabilités : à l’institution de mettre en place des espaces tiers pour les professionnels, à chacun des professionnels de solliciter et d’investir ses espaces en allant voir ce qui l’a blessé personnellement, ou éventuellement d’avoir recours à des stratégies personnelles (une heure de jardinage ou de piscine !), enfin au jeune d’assumer les conséquences de ses actes.

Le réflexe premier en situation de VVS serait de moraliser. Mais comment les jeunes peuvent-ils entendre le discours d’un adulte, alors qu’on leur répète par ailleurs (et ils l’ont parfois vécu douloureusement) que les adultes peuvent être dangereux pour eux ? Les jeunes ont besoin d’adultes plausibles, qui témoignent par leurs actes d’une autre manière de vivre ensemble. Cela ne peut se faire sans un travail personnel de l’adulte, capable de prendre du recul et de garder pour lui-même ce qui lui appartient quand il est touché par le jeune.


A chacun de se connaître soi-même, pour trouver la juste proximité avec le jeune, savoir faire un pas en arrière sans renoncer, pour pouvoir ensuite faire un pas en avant. A chacun de savoir dire s’il est encore dans l’acceptable ou s’il ne l’est plus. Pas de recettes pour cela, mais des vigilances, pour chacun des professionnels (éducateurs, psycho, infirmiers, etc.) comme pour les cadres en soutien de leurs équipes.

Annie Le Fur, novembre 2014

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